J’ai essayé de travailler une semaine en prenant uniquement de la kétamine

Anciennement rédacteur chez Vice, j’ai eu l’occasion de me prêter à de nombreuses expériences dans ma courte vie de journaliste : investir la mafia sicilienne, interviewer les vendeurs de cercueils argentins, tailler une bavette avec les punks de la banlieue de Detroit et même m’initier à l’Ayahuasca lors d’un séjour mouvementé en Amazonie.

Au cours de ces années, je me suis familiarisé avec toute une pharmacopée de produits qui m’a permis d’élargir mon spectre de croyances et m’ouvrir à de nouvelles perspectives tout en y laissant la plus grande partie de mes neurones. Aujourd’hui encore ma famille me surnomme ‘“simplet” et je ne vais jamais nulle part sans mon diabolo.

Pourtant une expérience me faisait encore défaut : la kétamine. Réputée pour ses vertus médicales – il s’agit à l’origine d’un calmant pour cheval – c’est aussi un psychotrope puissant populaire dans le monde de la nuit et auprès des festivaliers aux cheveux bariolés de bandanas multicolores qui me semblait faire un excellent sujet d’article. Une conviction que ne partageait manifestement pas mon rédacteur en chef :

“ Ecrire un article sur la drogue je veux bien mais comment tu vas faire avec le boulot à côté ? Je peux pas valider ça Simplet.

– Et bah j’ai qu’à venir tous les jours défoncé sous kétamine, comme ça je pourrai travailler à côté ?
– Banco. Voilà 5 meug de came bien sale mamène.
Lourd.”*

Le sujet et la marchandise en poche, tout était prêt pour embarquer dans cette expérience encore vierge de toute investigation humaine.
Ceci est mon histoire.

(*Je ne peux pas garantir que le dialogue ci-dessus a véritablement eu lieu : j’ai pris 5kg de kétamine entre temps ce qui a un peu baisé ma perception du réel et ma mémoire. Seul Dieu peut me juger. )

LUNDI

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La journée commence doucement. Après avoir sniffé une dizaine de traces de kétamine chez moi, je pars au travail le coeur léger, prêt à m’atteler à l’ouvrage.

Très rapidement, je me découvre une énergie nouvelle et insoupçonnée : je suis anormalement détendu, je prends le temps de discuter avec tous les employés et participe énormément en réunion même à celles où je ne suis pas invité. J’aide ainsi l’équipe des opérationnels à résoudre quelques épineux problèmes de supply chain et je profite de leurs applaudissements pour taper quelques nouvelles traces sous la table.

Je rentre chez moi avec le sentiment du devoir bien fait sans même m’apercevoir que je n’ai pas bu et mangé de la journée et qu’il est déjà 23h.

MARDI

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7H
Je me réveille un peu groggy. Ce n’est heureusement rien que ne sauraient guérir quelques NOUVELLES TRACES de kétamine, ma meilleure nouvelle amie dont j’ai rêvée toute la nuit.
La sérénité m’envahit de nouveau… même si l’énergie d’hier laisse place à un certain abattement.

13H
Un peu plus tard, je comprends pourquoi cette drogue est conseillée pour ses vertus apaisantes : toute la journée, j’ai l’impression de marcher sous l’eau, loin de l’agitation terrestre. Je ne comprends plus trop ce que me disent mes collègues ni pourquoi la plupart ont des têtes d’animaux, mais qu’importe je suis sur un petit nuage.
Malgré mon état de somnolence je trouve le temps d’appeler longuement mon vieil oncle au Japon avec le fixe de l’entreprise tout en oubliant que je n’ai pas de vieil oncle au Japon et que ce n’est pas un téléphone que je tiens mais la cuvette des toilettes.

MERCREDI

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Sans trop comprendre comment, je me réveille au bureau. Apparemment j’ai passé la nuit ici après une nouvelle orgie de kétamine. Je suis épuisé, envahi par le manque mais un mail de mon patron me tire de ma léthargie et me rappelle que je dois rendre cinq articles en urgence pour aujourd’hui.
Je prends le quadruple de kétamine de la veille, histoire D’ÊTRE AU TOP !!!! Qu’importe s’il ne me reste que quelques grammes après.

Reboosté j’écris le papier que je devais rendre la veille les mains brûlantes d’énergie quoiqu’un peu gêné par les tâches de couleur qui clignotent devant mes yeux et les éclairs rouges qui traversent ma vision. Ne me souvenant pas du sujet demandé, je rédige un article à la gloire des consonnes nommé : “xzkllmplqsxwtttz” et décide de l’envoyer directement à mon boss en lui jetant mon ordi à travers l’open space.

Les gens visiblement choqués me disent de me calmer ce à quoi je leur réponds en leur donnant des coups d’agrafeuse et en leur disant qu’ils font partie du système. Heureusement je réussis à m’échapper par les escaliers de service avant l’arrivée de la sécurité en emportant mes 2kg restants de kétamine. HAHAHAHA JE LES AIS BIEN EUS !!!!

JEUDI

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???
J’émerge sur les coups de 16h en forêt de Fontainebleau muni d’un simple tanga. J’ai froid, j’ai faim, j’ai mal partout et mon crâne est sur le point d’imploser.
Je me souviens pas trop de ce qui s’est passé la veille mais j’appelle mon patron en me disant qu’il ne me refusera pas une journée d’home office : malheureusement celui-ci m’apprend que je ne fais plus partie de la société et que je suis recherché par la police. Hahaha qu’il est con ! Je raccroche hilare et décide de prendre ce qu’il me reste de kétamine pour célébrer son sens de l’humour. Mes mains tremblent trop pour faire des rails corrects mais je décide de tout avaler directement par la bouche.

PLUS TARD

Le soleil se couche. J’entends les sirènes de police hurler, je vois des gyrophares tourner. Je suis posté en faction sur un rocher toujours en tanga mais prêt à les recevoir de pied ferme avec un arc de fortune fabriqué avec un bout de bois, un rocher et mon portable. Alors que les policiers approchent, j’essaie de m’échapper mais me rétame salement la gueule la première sur un rocher. On me passe les menottes et me charge à l’arrière d’une fourgonnette capitonnée. Cheh. Je vomis sur un policier. Je rigole. Tout est bleu.

VENDREDI

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Ça fait maintenant quelques années que je suis arrivé à la clinique de la Forêt Blanche. Les autres patients sont gentils, l’après-midi je fais des puzzles et la nourriture n’est pas mauvaise. Les docteurs me disent que je fais des progrès et que je devrais bientôt sortir.

Apparemment il y a trois ans j’ai fait une overdose de kétamine et je suis tombé dans ce qu’on appelle “LE K-HOLE” une sorte de trou noir cognitif dans lequel on peut rester bloqué toute sa vie. C’est très très dangereux et apparemment j’ai eu beaucoup de chance.

En attendant je ne m’en fais pas trop. Je profite de mon temps ici pour terminer ce papier. Je le relis et je me dis que c’est peut-être l’un de mes meilleurs. A coup sûr quand je sortirai et que je le montrerai à mon patron il me rendra mon boulot !
On croise les doigts.

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